Affichage des articles dont le libellé est CRISIS EXIT - SORTIE DE CRISE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est CRISIS EXIT - SORTIE DE CRISE. Afficher tous les articles

samedi 10 mars 2007

Crise ivoirienne : Un pas vers la sortie ?

Après Linas-Marcoussis, Accra et Pretoria, les acteurs de la crise ivoirienne, ou tout au moins deux des principaux acteurs, viennent de signer un nouvel accord visant à sortir le pays de la crise. Après un mois de discussions à Ouagadougou, le président Laurent Gbagbo et le chef rebelle Guillaume Soro sont parvenus à trouver un accord qu'ils ont signé Dimanche le 4 Mars 2007.

Qu'apporte-t-il de nouveau ?
Pas grand chose, comparé aux précédents accords. La principale différence se trouve plus dans l'approche et dans le processus de négociations. Si Marcoussis a toujours été interprété comme un accord imposé par la France et la "Communauté internationale" au Président Gbagbo, et par conséquent rejeté comme tel par les partisans du Président ivoirien, les accords d'Accra et de Pretoria ont été négociés sous les auspices des Organisations régionales africaines telles que la CEDEAO et l'UA et en présence de l'OIF et des Nations Unies.

A la différence des précédents accords, Ouagadougou aurait permis, nous dit-on, un dialogue direct des deux parties. Le Président Blaise Compaoré et la Communauté Sant Egidio auraient joué le rôle de facilitateurs. L'implication de la Communauté Sant Egidio est certainement un effort à saluer, si l'on sait le rôle important qu’elle avait joué dans la réussite des négociations de paix qui avaient permis de mettre un terme au conflit mozambicain.

Toutefois, il faudrait se garder de crier victoire trop vite. La signature d'un accord ne signifie nullement le retour automatique à la paix. On en serait pas là aujourd'hui, si c'était le cas. Cela fait 4 ans, depuis Linas-Marcoussi, que les ivoiriens attendent, en vain, des acteurs de la crise le respect des engagements pris dans les différents accords signés. Ouagadougou, comme Accra et Pretoria, a repris les points essentiels des accords de Linas-Marcoussis. Le point d'achoppement qui est aujourd'hui la préparation et la tenue des élections devrait être résolu à l’issue de l’opération d’identification qui est un des principaux défis à relever. Outre cette question, le blocage se trouve sur le désarmement, la réinsertion et la restructuration des forces armées en vue de leur réunification.

Guillaume Soro et Laurent Gbagbo ont décidé de former un nouveau gouvernement. Certains analystes et commentateurs pensent que Soro ou quelqu'un de son Mouvement pourrait en être le chef. Si cette hypothèse se confirme, l'actuel Premier Ministre, Charles Konan Banny sera remercié. Il faudrait tirer le bilan de son action. Sa nomination, le 7 décembre 2005, au poste de premier ministre qui avait suscité un grand espoir a été salué par tous comme un signe positif de la volonté du Président Gbagbo d'aller vers la paix. Il devait diriger le gouvernement de transition et préparer les élections, initialement prévues pour Octobre dernier et qui ont dû être reportées.
En dépit de sa bonne volonté et de sa détermination affichées, les obstacles à la paix sont restés très nombreux. Après plus d'une année à la tête du gouvernement, il n’y a pas eu beaucoup d'avancées significatives dans la mise en oeuvre des accords de paix signés à Pretoria, notamment en ce qui concerne le Désarmement, la Démobilisation et la Réinsertion des Combattants(DDR) et la préparation des élections.

Progressivement, le gouvernement Banny s'est installé devant une impasse et l'espoir d'une brève transition a cédé la place au scepticisme. Ce bilan mitigé s’explique par les difficultés de coordination et les différentes stratégies adoptées par les acteurs.

Le Premier Ministre avait une stratégie très claire : coopérer avec tous les acteurs, restaurer la confiance mutuelle, surtout ne pas s’affronter avec le Président Gbagbo. C’était et ça reste une option lucide. Mais, les acteurs n’ont pas tous joué franc jeu. Certains continuent à poser des obstacles pour freiner toute initiative visant à faire avancer la transition. De nombreux blocages ont été notés au niveau de la mise en œuvre du Programme de désarmement. Le Président Laurent Gbagbo avait nommé le Général Gaston Koné (PDCI) Coordonnateur du Programme mais les états majors respectifs de l’armée gouvernementale et des Forces Nouvelles ont tous traîné dans l’élaboration des modalités pratiques de mise en oeuvre de ce programme. En outre le budget prévisionnel de cette opération évalué à 150 millions de dollars n’était pas totalement disponible. L’Etat a toujours besoin du soutien des bailleurs. La situation sécuritaire est restée très délicate. De nombreuses zones sous contrôle de l’armée gouvernementale (Daloa, San Pedro et Yamoussoukro) ont connu une détérioration des conditions de sécurité au cours du Printemps 2006. Les actions des milices pro-gouvernementales dénommées les Jeunes Patriotes constituent des obstacles majeurs au processus de paix. Certains partis (FPI et RDR) ont adopté une stratégie de la surenchère sur les questions relatives au recensement de la population et à l’identification des électeurs en s’accusant mutuellement de préparer des fraudes. La question de la nationalité n’est toujours pas totalement résolue.

Aujourd’hui le Président Gbagbo lui-même présente Ouagadougou comme l’accord de la dernière chance pour sortir de la crise. En tous le cas, si ce dernier ne marche pas, il aura réussi à lasser beaucoup de diplomates qui s’efforcent de trouver une issue heureuse au conflit qui divise son pays. Même si certains pensent le contraire, ou si la France ne le dit pas ouvertement ou suffisamment fort, elle est pressée de sortir de ce bourbier et les Nations Unies doivent se demander si elles ont un rôle à jouer dans le pays, si les acteurs ivoiriens ne peuvent pas parvenir à s’entendre sur le meilleur moyen d’aller vers la paix.

Il est évident qu’il n’existe aucun accord de paix parfait. Il faut donc que chaque acteur accepte de faire des concessions. Mais en décidant de négocier directement à deux et d’exclure du dialogue les acteurs politiques de l’opposition, Messieurs Gbagbo et Soro viennent de prendre de lourdes responsabilités. Ils viennent d’indiquer que, dans leur conception, la seule source de légitimité, c’est la force dont on dispose pour imposer son autorité. Ils ont marginalisé l’opposition politique. Cela est injuste et il faut le dénoncer, mais il ne faudrait pas en faire une raison pour rejeter leur accord. L’opposition doit s’impliquer dans sa mise en oeuvre et donner à leur pays une chance de sortir de cette crise qui n’a que trop duré.

Pour ce faire, nous voudrions formuler quelques suggestions :

1. Le Conseil de Sécurité de l’ONU devrait renforcer son appui à la Côte d’Ivoire, malgré les difficultés rencontrées par l’ONUCI, notamment l’hostilité du camp présidentiel et des partisans de Monsieur Gbagbo. Concernant les élections, il convient de réexaminer le calendrier, en reportant les différents scrutins de 10 à 12 mois au moins. Le mandat de l’ONUCI doit être prolongé autant que nécessaire et la mission devrait être renforcée avec de nouvelles troupes. Elle devrait accompagner le pays dans le processus de « Peacbuilding » (Consolidation de la paix) et ne pas se limiter à l’Interposition ou au Maintien de la Paix.

2. Le Gouvernement qui sera formé dans les jours à venir et les différents acteurs devraient focaliser leur attention et leurs efforts d’abord sur le désarmement, la sécurisation du pays, le redéploiement de l’administration et la préparation des élections. Dans cette perspective, le recensement de la population, l’identification des électeurs et la révision des listes électorales sont des priorités absolues, à court terme. Ensuite, il convient de restaurer la confiance entre les acteurs.

3. Le Président Gbagbo devrait inviter solennellement les Jeunes patriotes à plus de retenue et leur demander de cesser leur rhétorique guerrière et les campagnes d’intimidation et d’agression contres les forces de l’ONUCI et d’arrêter le harcèlement exercé sur les responsables des partis politiques d’opposition. De même, nous invitons les responsables des partis politiques de l’opposition à bannir tout discours de haine : arrêter la surenchère et la propagande destructrice et participer pleinement à la mise en œuvre des accords de Ouagadougou, même s’ils n’ont pas été invités aux discussions. Ils n’ont rien à gagner dans leur marginalisation du processus de paix. Ils doivent donc reprendre l’initiative et s’impliquer directement.

4. Les priorités à moyen terme :

Adopter une nouvelle constitution et de nouveaux textes de lois abrogeant ou modifiant toutes les lois controversées qui ont été à l’origine de la guerre.Organiser des élections municipales et rurales pour favoriser la création d’une administration locale plus démocratique. Donc renforcer l’esprit démocratique à la base. Organiser des élections législatives et présidentielles, une fois que les conditions de régularité, d’honnêteté et de transparence seront réunies, dans un délai raisonnable – entre Octobre et Décembre 2007.

A long terme :

Il appartiendra au gouvernement mis en place à la fin de la transition et aux diverses institutions nationales de mettre en place une politique responsable de gestion du pouvoir et de partage équitable des richesse nationales au profit de tous les citoyens ivoiriens : corriger les disparités régionales en matière de développement et redonner à chaque ivoirien la fierté d’être membre d’une nation multi-éthnique ou multiculturelle et citoyen d’un Etat qui reconnaît, respecte et protège tous ses droits. Et le pays reprendra une place de leadership dans le concert des nations aussi bien en Afrique de l’Ouest que dans toutes les Organisations internationales où son image s’est considérablement détériorée au cours des 5 dernières années.

A. Ben-Ousmane DIALLO
Politologue, spécialiste des Affaires internationales

samedi 3 mars 2007

Guinée, de grands défis en perspective

Enfin la Guinée semble retrouver la voie de la stabilité et ses citoyens la sérénité, après une crise politico-sociale qui a paralysé le pays pendant plus d'un mois. La Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest a réussi à dénouer la crise. La médiation menée par la CEDEAO a permis la nomination d'un premier ministre de consensus pour diriger le gouvernement. A défaut d'obtenir le départ du Général Conté, les Guinéens peuvent se féliciter et être fiers d'avoir réussi à faire reculer ce régime autoritaire qui a fini d'enfoncer le pays dans le gouffre. Mais, il convient de rester vigilant. Le nouveau Premier Ministre dont la compétence et les qualités sont saluées par tout le monde ne doit pas perdre de vue les nombreux défis qui l'attendent. Sa mission sera de servir la Guinée et les Guinéens, pas de servir le Général Conté et sa cour.

Pour changer la Guinée, il ne suffira pas de faire quelques "réformes cosmétiques" sur le plan institutionnel. Après tous les ravages causés par le régime tyrannique de Sékou Touré et la corruption des mœurs politiques et sociales par le pouvoir autoritaire qui lui a succédé, il ne sera pas facile de changer les habitudes, mais le salut passera par une véritable "révolution tranquille". Ce n'est pas une tâche facile et cela ne doit pas et ne peut pas être l' oeuvre d'un seul homme. Les citoyens guinéens attendent beaucoup du nouveau premier ministre. Alors, il faudrait être clair dès le départ. Quelles que soient ses compétences, sa volonté, sa détermination et son ambition, M. Lansana Kouyaté ne pourra pas faire grand chose, si le peuple guinéen ne se mobilise pas pour l'aider à tous les niveaux. Les doléances sont nombreuses: si la ménagère de Conakry espère voir les prix du pain, du riz et du savon baisser, si les paysans de la Forêt ou de la Haute Guinée attendent une véritable politique agricole, nos parents du Fouta attendent également du gouvernement qu'il construise davantage d'infrastructures: des hôpitaux pour soigner les malades, des écoles pour éduquer les enfants, des routes pour faciliter le transport etc. Mais tout cela ne sera possible que si le premier ministre parvient à former un gouvernement composé d'hommes et de femmes compétent(e)s, des guinéens qui sont choisis non parce qu'ils appartiennent à tel ou tel clan politique ou ethnique, à tel ou tel groupe d'intérêts. Voici quelques uns des grands défis qui attendent le gouvernement de Monsieur Kouyaté et ceux qui vont lui succéder:

1. Restaurer l' éthique et la morale comme des valeurs fondamentales dans la fonction publique et dans la société globale. Les fonctionnaires de l'Etat doivent être au service du peuple. Il ne doit plus être permis qu'un fonctionnaire de l'Etat monnaye les services rendus au citoyens. Pour lutter contre la corruption, il ne suffit pas d'adopter des lois non applicables. Il convient d'agir en amont, sensibiliser et éduquer les citoyens, les fonctionnaires, en premier. L'administration publique et ses agents ne doivent plus inspirer peur, méfiance ou suspicion au peuple. L'Etat doit se doter des moyens de former ses agents et d'en faire des citoyens modèles et responsable et non les fossoyeurs de l'économie nationale et des efforts de développement entrepris par la population. Ce n'est pas une tâche facile et ce n'est pas un travail à réaliser en 100 jours, ou en deux ans, voire même en 5 ans. Cela prendra peut être dix ans sinon plus, mais le nouveau gouvernement doit s'y atteler dès le début pour baliser le terrain et créer une véritable dynamique de changement de mentalité chez les fonctionnaires...

2. Combattre la corruption et les réseaux affairistes liés au pouvoir et instaurer la transparence comme mode de gouvernement. La réforme du système judiciaire, ainsi que celle du Secteur de la Sécurité (Police, Armée etc.) doivent être des priorités. Dans une république démocratique, le militaire doit se soumettre et obéir au pouvoir civil et non le contraire. Le rôle du militaire c'est de protéger et sécuriser les citoyens et leurs biens, mais pas de les tuer ou de les brutaliser...

3. S'atteler à la préparation d'élections régulières et transparentes, pour empêcher le pays de tomber dans le piège d'une transition mal organisée qui risque de durer plusieurs années. Il faut tirer les leçons des expériences malheureuses des autres pays qui ont dû passer par la guerre civile pour se débarrasser des régimes autoritaires et corrompus. Les cas de la RDC et du Liberia suffisent comme exemples.

Pour ce faire, il convient de moderniser l'Etat civile. Jusqu'à présent certains enfants naissent en Guinée et y grandissent jusqu'à l'âge d'aller à l'école sans avoir de pièce d'identité. La carte nationale d'identité et les actes de naissance qui sont utilisés sont très mal faits. Les renseignements qui y sont fournis sont parfois approximatifs et certains ne sont souvent d'aucune utilité. Il faut absolument revoir ce travail d'amateur. A l'heure d' internet, il faudrait envisager l'informatisation de ces documents. Cela faciliterait le travail, la conservation des archives. En outre, il convient de faire un véritable recensement général de la population et d'établir des listes électorales exhaustives et fiables avant d'organiser un quelconque scrutin...Il s'agit donc d'inventer l'Etat, là où il n'existe pas, et de le renforcer lorsqu'il est fragile.

4. Il ne s'agit pas seulement d'attendre du gouvernement la baisse du prix des denrées de première nécessité: riz, électricité, carburant, etc. Le meilleur moyen de baisser le coût de la vie, c'est d'élaborer une véritable politique de développement économique, sortir de l'économie de rente et de survie basée sur l'exploitation des ressources naturelles et les cultures vivrières. Aujourd'hui la situation économique du pays est désastreuse. Comble de paradoxe, dans ce pays considéré comme le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, il y a de l’eau presque partout sauf dans les robinets. Quant à l’électricité, ça a toujours été un luxe même dans la capitale, Conakry. Le chômage est le lot quotidien des jeunes qui rêvent tous de partir ailleurs.

Dès lors, il est important de dégager les grandes priorités à court, à moyen et à long terme. Par exemple, il est temps de réfléchir à une véritable politique de l'éducation nationale, réformer le système éducatif et l'adapter aux besoins du pays. Une politique agricole et du développement rural est également nécessaire. Avec le développement des grands centres urbains et l'exode rural, une politique d'urbanisation et d'aménagement du territoire doit être élaborée et mise en oeuvre pour éviter le développement anarchique des villes comme c'est le cas aujourd'hui, notamment à Conakry.

Les infrastructures routières doivent être l'une des principales priorités à moyen terme. La Guinée est aujourd'hui l'un des pays les plus enclavés en Afrique de l'Ouest. L'Etat doit concentrer ses efforts sur ce plan pour faciliter le déplacement entre les villes et villages de l'intérieur du pays mais aussi relier le pays à ses voisins avec lesquels il a des échanges importants. Le téléphone et l'électricité ne doivent plus être considérés comme des luxes ou des privilèges réservés à quelques citadins fortunés.

Si cela s'avère nécessaire, il faut vendre toute la bauxite du pays pour construire des écoles et des université d'excellence, des hôpitaux, des routes, des barrages hydro-électriques. Il est possible de changer la Guinée. Cela prendra probablement 25 ans mais c'est possible. Pour ce faire, il faudrait juste un peu de volonté, mas surtout beaucoup de courage, comme en ont fait preuve les syndicalites au cours des dernières semaines. Il faudra également une vision politique claire déclinée en programme et plans d'actions précis avec un timing. Toutefois, il faut garder à l'esprit que l'on ne peut pas faire du neuf avec du vieux. Autrement dit, les fossoyeurs de l'économie guinéenne sous les régimes successifs de Sékou Touré et Lansana Conté ne peuvent pas être les porteurs du changement auquel aspirent toute la population guinéenne. Qu'ils soient restés tout le temps dans le pays ou qu'ils se soient exilés après leur disgrâce, ces fossoyeurs sont bien connus. Nous osons espérer que le peuple guinéen qui s'est fortement mobilisé pour exiger le changement ne les laissera pas confisquer, encore une fois, le pouvoir ou prendre en otage ceux qui seront aux affaires dans les futurs gouvernements.

De l'intelligence et du courage politique avec lesquels Monsieur Kouyaté formera et dirigera son gouvernement, dépendra la suite de cette nouvelle page de l'histoire politique de la Guinée qui s'ouvre douloureusement sous la résistance d'un passé qui ne veut pas assumer qu'il a fait son temps, mais il ne faut jamais désespérer que les forces de progrès finiront par triompher. Il faut donc souhaiter bonne chance au nouveau Premier Ministre et à son équipe et espérer qu'ils ne vont pas reproduire les mêmes erreurs !

A. Ben-Ousmane DIALLO
Politologue, spécialiste des Affaires internationales